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"Mavra", opéra
de Stravinsky "Le Château de barbe-Bleue", opéra de
Bartòk (versions de concert) Opéra de Marseille
29 janvier 2004 |
C'est par un ouvrage relativement rare d' Igor Stravinsky que s'est
ouverte cette soirée lyrique de l'Opéra de Marseille : Mavra,
opéra bufa en un acte, sur un livret du brillant Boris Kochno -
auquel la musique du XXème siècle dut tant d'inspirations - adapté
du conte La petite maison de Kolomna de Pouchkine, et créé
en 1922 à l'Opéra de Paris par les Ballets Russes de Diaghilev.
S'inscrivant volontairement dans l'héritage de Glinka, Dargomijski et Tchaïkovski,
tout en lorgnant vers le bel canto, cette courte pièce raconte -
non sans évoquer la grivoiserie coutumière de beaucoup de contes
russes consignés dans la vaste anthologie d'Afanassiev - les amours de
la belle Paracha et de son vaillant hussard qui se déguisera en cuisinière
pour s'introduire dans la maison sans inquiéter maman. Donné
ce soir en version de concert, Mavra réunissait une distribution
assez inégale. Valérie Marestin proposait une mère
crédible, tandis que la voisine de Marianne Dellacasagrande n'a
guère convaincu. En revanche, les amoureux étaient plutôt
bien choisis : Gilles Ragon donnait un hussard efficace au timbre tour
à tour enjôleur, passionné, apeuré, jusqu'à
la fuite finale, tandis que la jeune fille était gentiment chantée
par Noriko Urata dont on apprécia la prestation, en particulier
dans le fameux Air de Paracha, souvent programmé dans les récitals,
et qui en fait est la première pierre avec laquelle Stravinsky engagea
sa partition à l'automne 1921. Si l'Orchestre de l'Opéra
de Marseille n'a pas su réaliser de façon satisfaisante les
petites entourloupes rythmiques qui truffent la farce, il s'est avéré
plus soigné dans la seconde partie du concert, consacrée au Château
de Barbe Bleue composé par Belà Bartòk en 1911
sur un livret du poète symboliste Béla Balazs. Le chef Daniel
Klajner s'occupait princi-palement de mise en place dans Stravinsky ; en revanche,
pour Bartòk, les musiciens l'ont suivi dans un travail d'interprétation
qui sut installer le mystère, l'angoisse et l'émotion d'une
uvre fascinante. Judith était Gabrielle Fontana, merveilleusement
expressive bien que souvent peu d'accord avec elle-même quant au placement
de sa voix selon les zones de tessiture, tandis qu'Albert Dohmen campait
un Barbe Bleue sonore, impressionnant, mais exclusivement technique. Certes, il
n'y a rien à redire à sa proposition, mais rien non plus de bien
excitant. Reste une mauvaise surprise : notre doux et énigmatique kekszakallu
est devenu un Herzog Blaubart carré et sans secret, la pièce
étant chantée en allemand au lieu du hongrois initial. Il est
étonnant que quatre artistes se soient investis à chanter Mavra
en russe alors que les deux autres se sont confortablement installés
dans une traduction de l'uvre de Bartòk en leur propre idiome. A
kekszakallu herceg vara, pour citer le titre original, y a perdu son élégan-ce,
sa force évocatrice, réduisant les pudiques köszönöm
en bêtes Danke schön. Bertrand Bolognesi |