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Hommage à Pierre Boulez

Festtage 2005
Philharmonie, Berlin
25 mars 2005


Parce qu'on n'a pas tous les jours quatre-vingt ans, le Staatsoper de
Berlin consacre cette année son festival à Pierre Boulez, invitant le Chicago Symphony Orchestra et l'ensemble Intercontemporain à une célébration fastueuse à laquelle participent les formations maison : le Staatsopernchor et la Staatskapelle. Ainsi, Daniel Barenboïm, directeur musical Sous les tilleuls, dirigeait-il hier la soirée d'ouverture de ces quatre journées, rendant hommage à la musique française avec Ma mère l'Oye, la seconde suite de Daphnis & Chloé et la Rhapsodie espagnole de Ravel, dont il rendit une interprétation brillante et chatoyante, et au compositeur fêté en jouant Originel, la troisième partie de l'inachevée ...explosante fixe..., avec la com-plicité de Mathieu Dufour à la flûte. En trois soirs, la formation américaine donnera les concerti pour piano et orchestre de Béla Bartók, avec le con-cours de solistes différents : ainsi Lang Lang offrait-il jeudi une version lumineuse du Second, tandis que Barenboïm lui-même, quittant le pupitre, s'engageait aujourd'hui dans le Premier, sous la direction de Boulez en personne (Mitsuko Uchida donnera le troisième demain).

Disons-le d'emblée : ce n'est sans doute pas ce que l'on retiendra de
ces concerts, le pianiste se risquant ici à un exercice extrême qui requiert autant d'exactitude que d'énergie, et si l'Andante central affirme une lecture infiniment nuancée et exquisément précieuse, les 1er et 3ème mouve-ments ne bénéficient pas de la santé nécessaire. Le Chicago Symphony Orchestra, qui a enregistré presque toute la musique de Bartók sous la battue boulézienne (Deutsche Grammophon), livre ici une interprétation relativement sage, dans laquelle on peut admirer l'excellence de ses cui-vres (3ème mouvement) et de son clarinettiste solo (2ème). Pour ouvrir ce concert, Boulez dirigeait les Pièces Op.12 Sz 51, réécrites par Bartók pour l'orchestre en 1921 à partir de la partition pour piano de 1912. Si le chef français joue volontiers l'œuvre du musicien de la Colline aux roses, ces quatre pages demeurent assez rares dans ses programmes. Dès les premières mesures du Preludio initial, il absorbe l'attention du public dans le climat mystérieux qu'il sait construire, proche de celui de A kékszakállú herceg vará composé dix ans plus tôt. S'imposent ensuite le roboratif Scherzo, quasi constructiviste, dans une lecture musclée magnifiquement servie par les cuivres, une nouvelle fois, puis le pudique Intermezzo, les cordes américaines - un peu droites - ne faisant certes pas mentir Zoltán Kodály lorsqu'il dit du style de son ami qu'il "...dispose de toutes les nuances de la vie, du frisson tragique jusqu'au simple jeu ; il ne lui manque que le sentimentalisme, la mollesse caressante, tout ce qui berce...". Enfin, nous entendons une Marcià funebre des plus équilibrées - ce qui n'est pas
si simple, compte tenu de l'impressionnant effectif instrumental que
convoque cet opus -, d'une sereine gravité.

Après l'exécution du Concerto n°1 Sz 83, et tandis que la salle continue d'applaudir et de rappeler ses principaux acteurs, Barenboïm esquisse soudain la respiration nécessaire à mettre en branle ce bref Greeting Prelude que Stravinsky dédiait à un autre célèbre Pierre pour ses quatre-vingt : tout le public se lève, Pierre Boulez en paraît tout à coup intimidé - lui qui toujours est sur scène à faire quelque chose et qui s'y trouve alors en auditeur regardé - et après trois ou quatre dizaines de secondes de cette hymne sympathique, c'est l'ovation ! Suivra une interprétation exemplaire du Concerto pour orchestre du même Bartók, particulièrement propre à mettre en valeur les qualités de l'instrument. A-t-on jamais entendu les pizz' du second mouvement joués avec une telle précision ? Alors que Boulez diri-gea souvent cette œuvre ces dernières années, avec différentes formations, c'est sans conteste ce soir qu'il bénéficie d'un instrument d'une perfection idéale, avec des bois qui excellent, des percussions remarquables et d'incomparables contrebasses. Après un Intermezzo du plus haut raffine-ment et un Finale effervescent, le Chicago Symphony Orchestra et Pierre Boulez sont salués par un standing ovation et, lorsque après plusieurs saluts, le chef fait le petit signe qu'on lui connaît bien pour inviter le 1er violon - qui résiste mais finit tout de même par se soumettre à l'autorité
- à entraîner tous les musiciens vers la retraite, les applaudissements
ne cessent pas pour autant. De fait, scène vide et salle pleine, Boulez est obligé de revenir saluer seul... parce qu'on n'a pas tous les jours quatre-vingt ans !

Bertrand Bolognesi