|
© ferville@ VU-citedelamusique
"Scardanelli-Zyklus" de Heinz Holliger
Cité de la Musique, Paris
29 avril 2003 |
La Cité de la Musique invitait son public à faire plus ample
connaissance avec Heinz Holliger par un cycle de six concerts et un forum,
durant une semaine, qui permettait d'appréhender l'homme, le hautboïste,
le chef d'orchestre, et bien sûr le compositeur, puisque on put y entendre
Madrigal (1958), Sacher-Toast (1977), Eisblumen (1985), Gesänge
der Frühe (1988), Mileva (1994), Concerto pour violon "
Hommage à Louis Soutter " (1993-2002), Dunkle Spiegel (1996),
Partita pour piano (1999), Hörere Menschleit (2001), Lebenslinien
(2002), autant d'uvres très diverses convoquant des effectifs très
variés, jouées ici dans la proximité des classiques (Bach,
Schumann, Zelenka, Biber, Telemann, Mozart, Debussy) et de la musique d'Elliott
Carter qui lui avait dédié, il y a une quinzaine d'années,
son Concerto pour hautbois.
Ce vaste Domaine Privé / Heinz Holliger prenait fin
mardi soir par l'exécution intégrale de Scardanelli-Zyklus.
Le compositeur écrivit ces commentaires des poèmes
de Friedrich Hölderlin à partir de 1975, avec, pour
commencer, ce qui deviendra le cercle central des Jahreszeiten,
pour chur. Puis il s'attela à la constitution d'un
second cercle, cette fois formé de pièces instrumentales,
Übungen über Scardanelli ; et enfin, développa
un dernier cercle de parties concertantes pour flûte, l'instrument
même de Hölderlin. Achevé en 1991, mais peut-être
de façon non définitive, on peut voyager dans ce labyrinthe
sans suivre d'ordre précis, puiser une pièce ici ou
là, les jouer seules sans renvoyer à l'ensemble, ou
encore donner l'intégralité du cycle comme aujourd'hui
en tentant de l'articuler comme
une grande architecture.
L'auteur d'Hyperion, affaibli et psychiquement malade, passa la seconde partie
de sa vie, qui semble d'ailleurs artificiellement coupée en deux, à
Tübingen, d'abord dans une clinique qui tente de nouvelles thérapies
pour soulager ses patients, puis chez le menuisier Zimmer, tout à côté
(le bâtiment abrite de nos jours l'université de Tübingen),
les médecins lui donnant quelques trois mois à vivre. Il y restera
trente-sept ans. Là, coupé de toute activité et du monde,
il écrit quelques lignes pour ses visiteurs, pour les voisins, pour n'importe
qui, contre une pipe de tabac, sur les saisons, le temps, le vent, un tabouret,
une promenade au jardin, une autopsie, le son de l'épinette, un rayon de
soleil, un rien, qui tranchent totalement avec le reste de son uvre. Il
les signe systématiquement du pseudonyme Scardanelli, et leur donne des
dates parfaitement aberrantes qui inventent une étrange chronologie s'étalant
du 3 mars 1648 au 9 mars 1940 (ils furent composés entre 1833 et 1843).
L'Ensemble Intercontemporain dirigé par le compositeur a servit
cette musique avec la maîtrise et l'engagement qu'on lui connaît.
Il conviendra de féliciter Sophie Cherrier qui joua brillamment
les solos de flûte. Avec une formation instrumentale et quelques discrètes
incursions de sons électroniques, l'uvre convoque un chur qui
fait ici figure de personnage principal, en quelque sorte ; Axe 21, chur
de solistes isuus d'Accentus, assuma avec un soin minutieux ce rôle.
Quelques voix se remarquaient particulièrement, comme celles du ténor
Maciej Kotlarski et de la soprano Kaoli Isshiki, et nous retrouvions
avec plaisir la désormais très habituelle (dans ce répertoire)
Donatienne Michel-Dansac. On a pu regretter l'option de présenter
Sacradanelli-Zyklus dans sa totalité sans entracte ; c'est
assez inexplicable, surtout lorsqu'on lit ces lignes de Philippe Albera
dans les notes de programme : " L'uvre est sans commencement
ni fin ; elle ne comporte aucun point culminant, rien qui soit visé
comme un sommet ou un point d'aboutissement, qui ressemble à une introduction
ou à une coda, à un développement, à une
ré-exposition, à un dénouement. De forme circulaire,
Scardanelli-Zyklus échappe aux caractéristiques d'une
dramaturgie classique : pendant près de trois heures, l'uvre se déploie
dans son caractère d'inexorabilité et de hiératisme, telle
une cérémonie. Elle n'a pas été conçue comme
une totalité, dans l'esprit de la forme monumentale, mais comme un
journal dont les feuillets, liés à une idée centrale,
s'ajoutent les uns aux autres... " Cependant, le cycle fut
nettement donné ce soir comme une forme monumentale, et sans la
moindre interruption, occupant rien moins que cent cinquante minutes exactement
par une musique peu contrastée, déclinant souvent des pianississimi
à la limite de l'audible, et demandant un grande concentration qu'il
paraît malheureusement impossible de maintenir aussi longtemps. C'est dommage,
mais le public décroche, s'use, se désintéresse malgré
lui de la musique, à tel point que la salle se vide peu à peu
au fil du temps. Peut-être aurait-il été judicieux d'intégrer
divers extraits de l'uvre dans les concerts de la semaine, plutôt
que de clore l'hommage rendu au compositeur par cette sorte apothéose placée
trop au-dessus des forces du public, pourtant de bonne volonté...
Bertrand Bolognesi
|