pierre-laurent aimard et l'eic
Domaine privé
Cité de la Musique, Paris
2 avril 2008
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Ouvert par une soirée dédiée à Prométhée
en musique, développé par
un table ronde sur L'Art de la fugue joué le soir
même [lire notre
chronique du 29 mars], approfondi hier par un liederabend Schumann
et Kurtág, le Domaine privé de Pierre-Laurent
Aimard se poursuit avec un concert de l'Ensemble Intercontemporain
(dont le pianiste fit longtemps partie, s'il est besoin de le rappeler).
Avec The Unanswered Question de Charles Ives,
ce sont certaines interrogations philosophiques que nous rencontrons,
traduites par une gestion particulière de l'espace acoustique,
musicalisé par le placement des instruments : face à
elle, Susanna Mälkki dirige un quatuor à cordes
sur la remarquable égalité d'expression duquel viennent
se superposer la section de bois, placée sur le côté
du balcon, et le solo
de trompette, en tribune arrière. La distance inventée
par cette sorte de spatialisation qu'on pourrait dire naturelle
dépasse le recours qu'en eut Mahler. Nous en goûtons
ici une lecture minutieusement équilibrée,
d'une concentration rare.
Si Pierre-Laurent Aimard a joué Ives, comme en témoigneront
les program-mes de ses récitals et son catalogue discographique,
il est également fort sensible à l'univers de György
Kurtág. Après Bornemisza Péter Mondasai
Op.7, vaste concerto pour soprano et piano donné hier,
le pianiste a ima-
giné de faire entendre les Sjeni is romana Op.19,
contemporaine du plus célèbre opus 17 - Messages
de feu demoiselle R. V. Troussova (que l'on
put réentendre ici même en mai dernier). On retrouve
le soprano Maria Husmann [lire notre
chronique du 10 octobre 2007], mettant une expressivité
à la fois riche et discrète au service d'une écriture
fragmentaire extrêmement exigeante. Alternant les climats,
le cycle convoque une inventivité strictement circonscrite
dont l'économie s'avère intrinsèque à
la langue des poèmes de Rimma Dalos.
Susanna Mälkki tisse ensuite les raffinements des Three
Inventions écri-
tes par George Benjamin il y a une quinzaine d'années,
et dont la première
- Molto tranquillo - est dédiée à Messiaen
(qui venait de disparaître lorsque
la partition fut mise en chantier). À l'élégance
d'une oscillation troublante
des blocs sonores, lointainement apparentée à certaines
préoccupations d'Ives, succèdent les rythmes parfois
complexes de Noire=96, strictement articulée, puis
les structures insaisissables du Lento final. Le menu s'avère
ici encore des plus cohérents, puisqu'Aimard creuse ce qu'il
apprécie dans la musique du Britannique qui fut, de l'aveu
même du maître, l'élève favori d'Olivier
Messiaen dont on entend, pour finir, les Sept Haïkaï
de 1962, dans une interprétation flamboyante. L'écoute
sera surprise de constater que le pianiste réserve à
cette page une sonorité d'une rondeur inhabituelle, nuisant
en rien à l'impact des rythmes, d'ailleurs, auxquels elle
ménage une douceur nouvelle. Entre ces deux uvres,
l'EIC crée
as I am
pour mezzo-soprano et
ensemble, une pièce de Dai Fujikura conçue
tout spécialement pour la voix inimitable de Loré
Lixenberg. Outre qu'elle annonce l'hommage de Messiaen au Japon
qu'il affectionna tant, dans la chronologie du concert, cette création
rejoint - à sa manière, toute proportion gardée
et, parfois,
par antagonisme - l'épisode Kurtág ; il s'agit d'un
monodrame continu qui requiert la sonorisation de la voix afin de
profiter d'un vaste éventail d'effets.
Bertrand Bolognesi
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