©André Delacroix

Frank Braley et Les Pléiades

Fêtes Musicales de Corbigny,
14 août 2003


Depuis une bonne dizaine d'années, on a pu entendre le pianiste Frank Braley dans des répertoires diversifiés, en récital seul, dans des concerts chambristes, ou encore en tant que soliste de concerti, ici ou là. On se souvient, par exemple, de sa participation à une intégrale des sonates de Beethoven, aux côtés de Claire Désert, Nicholas Angelich, Jean-Efflam Bavouzet, François-Frédéric Guy et Emmanuel Strosser, à La Roque d'Anthéron ou à La Cité de la Musique, entre autre, de ses apparitions régulières dans les programmations de Radio France, etc. Ce soir, les Fêtes Musicales de Corbigny l'accueillaient pour sa première apparition
en tant que chef, sur une idée que l'on doit à Anne Girard. On aura compris qu'il s'agissait là d'une soirée particulière, le ciel lui-même paraissant partager les tensions d'une Première, en tout cas les traduire, peut-être, puisqu'il menaça de plusieurs grondements de tonnerre dans l'après-midi, si bien qu'il fallut déplacer le concert de la Cour de l'Abbaye à la charmante église Saint-Seine (un édifice bénédictin du XIIème siècle, reconstruit après les guerres de religion, et largement remanié au début du XIXème, après les mauvais traitements subis pendant la Révolution).

C'est le Concerto BWV1056 en fa mineur de Bach qui ouvrait les festivités. On put ainsi observer les premiers gestes d'un chef discret, parfaitement lisible, préférant la sobriété des indications à certains effets visuels souvent inutiles. Indéniablement, les musiciens de l'ensemble Les Pléiades com-prirent ses inflexions, ses regards, sa respiration, sans qu'il fût nécessaire de s'agiter. On aura constaté un Serioso un peu lourd, peut-être parce qu'il était rassurant de s'accrocher au tactus, un Largo magnifiquement étiré, avec des ornements cependant encore raides, et un Presto d'une belle tenue. La partie d'orchestre a été travaillée avec précision, et de vrais choix musicaux.

Nous entendions ensuite la Symphonie de Chambre de Chostakovitch,
en fait une transcription de son fameux 8ème Quatuor à Cordes que l'on
doit à Rudolf Barshaï, et sans doute une des pages les plus saisissantes de l'auteur, avec les 5ème et 13ème quatuors, les 5ème, 10ème et 14ème sympho-nies, et la douloureuse Sonate pour alto.
L'interprétation d'aujourd'hui s'est révélée particulièrement contrastée,
Frank Braley accentuant le caractère tragique de l'œuvre, en précipitant la terrible ponctuation forte sur les notes tenues, jusqu'à obtenir un muscle effrayant, comme déréglé, où l'on pourrait projeter l'expression d'un désarroi et d'une colère inerte par obligation face au contexte historique de l'écriture de cette pièce. Les soli de violon et de violoncelle (Valentin Erben) furent déchirants avec la plus déroutante sim-plicité. Au pupitre, sans clavier
cette fois, il affirma une gestique qu'on ne connaît à personne d'autre, et d'une grande efficacité. L'importance de la phrase y parut évidente, pour
une version sensible, sans théâtre.

Enfin, c'est avec Mozart et le 23ème Concerto KV488 que se terminait ce concert. Il n'est pas si facile de diriger l'œuvre de Mozart, comme on a dû le rappeler tout dernièrement à l'occasion d'une certaine prestation à Colmar. Ici, dès l'Allegro initial, on goûta le relief discret offert à l'arrivée de chaque thème, et au piano un travail raffiné de sonorité et de couleur d'une grande unité. Les appogiatures étaient à peine mouillées, la phrase toujours portée dans une sorte de légèreté mélancolique. Si l'on a pu trouver les aigus du piano un peu brutaux dans Bach, le pianiste - plus détendu et peut-être inconsciemment attentif à l'acoustique de l'église - sut les rendre d'une tendresse moelleuse qu'on n'aurait imaginée. La quasi-forlane du deu-xième mouvement en devint presque schumanienne. Enfin, la jubilation
de l'Allegro assai resta contenue dans une sorte de dignité intéressante. C'était un Mozart plus grave qu'à l'habitude, et pourquoi pas ?

Bravo aux Pléiades, et merci à ce festival de nous avoir fait découvrir un chef insoupçonné dont nous prendrons sans doute plaisir à suivre l'évolution.

Bertrand Bolognesi