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Les vingt ans de La Fenice

Collège des Bernardins, Paris
12 février 2010

La Fenice fête ses vingt ans. Jean Tubéry, chef et directeur artistique de l'ensemble, offre en cadeau au public parisien un concert exceptionnel qui restera inoubliable. Sous la nef des Bernardins, à l'acoustique idéale, les chants d'amour du Cantique des Cantiques résonnent pour la première
fois depuis plusieurs siècles pour certains d'entre eux. Ce programme,
fait redécouvrir toute la sensualité de cette poésie aux origines du baroque, permet à la voix d'exprimer les nuances infinies de l'amour poétique jusqu'à l'érotisme.

Le concert se présente comme un livre, délivrant des calligraphies subtiles et secrètes aux volutes élégantes à chacun de ses chapitres. Le Cantique des Cantiques est un ouvrage mystérieux, poèmes d'amour dont la tradition raconte que le roi Salomon en est l'auteur, ce grand roi qui osa s'abandon-ner à une passion pour la reine de Sabbah, venue du cœur de l'Afrique,
d'un pays mythique aux fragrances envoûtantes, chantant l'amour jusqu'à l'obsession, la séduction fatale, le don de soi total à l'être aimé. Et la musique baroque, est peut-être celle qui pouvait le mieux en enlacer
les nuances délicates et voluptueuses.

Durant cette période, nombreux furent les compositeurs qui
mirent le Cantique des Cantiques en musique, en s'obligeant à adresser officiellement ces mots d'amour à la Vierge Marie. Si personne n'est dupe aujourd'hui, cela provoqua à l'époque de vives réactions, parfois. Ici, la quintessence des origines de la musique baroque est artistiquement rassemblée par Jean Tubéry. Claudio Monteverdi dans un extrait des Vêpres de la Vierge (Nigra sum sed formosa) et Heinrich Schütz dans un passage des Psaumes de David (Anima mea liquefacta est) sont les plus grands maitres. Avec les musiciens de La Fenice, Tubéry sublime toutes les nuances des partitions par sa direction attentive et précise, et livre
aux deux chanteurs un accompagnement somptueux.

Car tout est dialogue dans cette musique.
D'abord celui d'un couple qui se découvre puis se donne. Jan van Elsacker, au timbre si noble, si ardent consume les mots de cette passion. Chantant parfois par cœur, sa théâtralité exprime avec une fougue retenue, mais brû- lante, cet amour qui se cherche. Dans le plain chant, la voix se désincarne en de brefs instants, recréant l'héritage du Moyen Age qui permet de faire prière la supplique amoureuse. Elle devient flamme incandescente et passionnée dans Vulnerasti ou plus encore dans le second bis, l'un des plus fervents duos d'amour de l'opéra, Pur ti miro, pur ti godo. S'avançant vers Nuria Rial, tendant les bras, il parvient à la détourner de son pupitre auquel le trac la retient, lui arrachant enfin le regard et les mots qui lient, étreignent, jusqu'à s'oublier en l'être aimé.

Le jeune soprano espagnol offre par son timbre clair, frais et rayonnant, l'image idéalisée de la femme inaccessible, belle, enchanteresse. Et si, dans la première partie du programme, on peut regretter ce regard qui ne s'adresse qu'à la partition, grâce à la complicité de Jan van Elsacker, elle parvient progressivement à laisser l'émotion la gagner, et d'échanges de sourires à l'offrande de ce regard, elle devient scéniquement plus présente.

Mais le dialogue des amants s'enrichi grandement de celui si raffiné avec les musiciens. La direction de Jean Tubéry et sa virtuosité au cornet ména-gent aux voix la suavité du discours. Maître de l'ornementation, au cornet à bouquin comme à la flûte, il crée un tissu orchestral de pourpre et d'encens. Dans Surge propera, ses trilli séduisants évoquent le charme de la douce "colombe", "mon amie, ma belle". La basse continue est luxueuse.
A l'orgue ou au clavecin David van Bouwel souligne les contrastes. Du premier il apporte le velours, du second la clarté de l'onde. Au théorbe,
Juan Sebastian Lima
fait palpiter l'or, le sable et des larmes. A la viole de gambe et au Lirone, les improvisations de Lucas Guimaraes cisellent les ombres, les senteurs violentes ou entêtantes du musc ou de la myrrhe.
Au violon, Katharina Heutjer permet aux parfums enivrants de s'élever, appuyant d'une note de spiritualité l'entrelacs d'une chevelure que le vent emporte avec une sensualité trouble. A la flûte, elle vient accompagner
Jean Tubéry dans la Bergamasca a tre d'Uccellini, avec agilité et dextérité, nous entraînant dans un mouvement grisant. Leur complicité avec les chanteurs est un vrai bonheur, d'une virtuosité jamais gratuite.

Dans la nef des Bernardins qui fait salle comble, une véritable ovation
salue ces artistes merveilleux qui ont permis à la musique et aux poèmes du Cantique des Cantiques d'irradier d'un amour à l'absolu capiteux et exaltant (retransmission France Musique le 9 mars à 10H30). Seule subsiste alors la sensation d'avoir vécu un instant d'une irréalité digne
des plus beaux rêve.

Monique Parmentier