paysage sous surveillance © filmfabriek

Festival Agora / Ircam

Paris
du 10 au 24 juin 2003

Voilà quelques années à présent que l'Ircam propose un festival de prin-temps, lui permettant d'explorer des esthétiques nouvelles, de confronter musique et danse, d'aller vers des découvertes possibles et des expéri-ences diversifiées. L'édition 2003 visite le théâtre, la lecture, la danse,
le cirque, inaugure une série de courts concerts solistes au jardin des Tuileries, tout en poursuivant un chemin commencé aux côtés de compo-siteurs fidèles, comme Jonathan Harvey ou Georges Aperghis. Agora investit plusieurs lieux parisiens, comme le Théâtre des Bouffes du Nord,
la Cité de la Musique ou le Centre Pompidou. Nous avons pu suivre quelques uns de ces évènements.

Le mercredi 18, c'est un concert monographique que l'on put entendre à
la Cité, regroupant trois œuvres de Philippe Manoury. On ne présente plus ce quinquagénaire prolixe qui s'illustra par ses recherches à l'Ircam et leur aboutissement dans 60ème Parallèle et K..., ses deux opéras.
Cependant, avant tout cela, il y eut un vaste cycle écrit de 1987 à 1991, Sonus ex machina, construit autour du processeur 4X, et largement ouvert vers de nouveaux chemins. Quatre pièces :

Jupiter
pour flûte,
Pluton
pour piano,
La Partition du Ciel et de l'Enfer
pour flûte, deux pianos et orchestre,
et enfin Neptune pour trois percussions, qui débutait cette soirée.

Si la forme des trois précédentes avait été préméditée avant la réalisation finale, celle de Neptune s'est au contraire peu à peu imposée d'elle-même au fur et à mesure de l'avancement des travaux qui devaient la construire. L'exploration de l'interactivité instrument / ordinateur, régie par une vraie réflexion sur la question, est le sujet principal du cycle ; ici, redécouvrant
sa propre partition du Livre des claviers, le compositeur choisit un dispositif instrumental particulier qui orientait très certainement ses manipulations. Pas de musique enregistrée, bien sûr, mais un suiveur en temps réel qui agit directement sur les sons émis, en fonction du jeu des musiciens, comme sous l'effet de stimuli, et non de manière fixe et systématique.
Les échanges de sonorités en deviennent complexes, si bien qu'on ne sait plus d'où vient le son, si les cloches ne sont pas devenues voix humaines, etc. Les percussionnistes de l'EIC, Michel Ceruti, Samuel Favre et Vincent Bauer n'ont pas eu l'air de s'ennuyer à donner cette œuvre, et semblaient y évoluer avec plaisir.

La deuxième partie présentait une des pièces les plus souvent jouées de Manoury, sa Passacaille pour Tokyo composée en 1994 pour le pianiste Ichiro Nodaïra, le créateur de Pluton six ans plus tôt. Un piano soliste avec un ensemble de dix-sept instruments sur scène, et un piano-double, ou piano-ombre, en coulisses, faisant écho aux traits du premier. La version entendue ce soir différait beaucoup des précédentes. Ici, le piano est très
en avant, et l'ensemble sonne assez sourdement, comme dans une brume, très en retrait, presque perdu. Du coup, une certaine effervescence habitu-elle ne se retrouve plus. On se souvient de l'audition de l'œuvre à la Maison de la Radio en février 1997 par Idéki Nagano qui jouait aujourd'hui, et Mark Foster, beaucoup plus nerveuse et d'une clarté incomparable. La sonorité travaillée par David Robertson est déroutante, surtout si l'on se souvient de celle privilégiée par Pierre Boulez ici même en mars 2001.
Rien de comparable. Il serait intéressant de savoir ce qu'en pense l'auteur, tout simplement, car nous ne connaissons pas ses désirs d'origine. La lecture d'aujourd'hui est-elle maladroite, ou sont-ce les autres qui man-quaient de fidélité ? Seul Manoury pourrait répondre.
En tout cas, nous avons apprécié le solo de piano en début de troisième tiers d'œuvre, avec ses jeux très précis de notes tenues, de pédale, de piquées, etc. Le final parut relativement plat, sans éclat.

Dernière œuvre au programme : Fragments pour un portrait pour ensemble, créé dans cette salle il y a cinq ans dans le cadre d'un concert atelier, par la même équipe. La règle se confirme : après un peu de temps, on obtient une interprétation moins raide d'une œuvre, et c'est tant mieux. Les sept mouvements qui la composent se sont souplement enchaînés, dans une belle évidence. Toutefois, nous retrouvions une impression curieuse de sonorité assourdie, comme si l' EIC et son ancien patron brouil-laient les pistes, à moins que ce ne soit Manoury lui-même qui eût souhaité un déséquilibre où le médium envahirait les autres hauteurs. En résumé, tout cela est déroutant.

Vendredi 20 juin, à 19h à l'Ircam, c'est l'ensemble TM+ qui donnait la Sérénade Op. 24 de Schönberg avec une agressivité rare. L'alternance
de climats âpre ou lyrique fut très marquée, avec une Marche chantante
où la clarinette s'appuie délicatement sur le mordant de la guitare, avec
un je-ne-sais-quoi d'encore un brin romantique, un Menuet violent, acide, presque effrayant, et une Danse donnée avec élégance. Laurent Cuniot
a souhaité une version contrastée assez dramatique.
Le baryton Ronan Nédélec a brillé par la qualité et la chaleur de son timbre, la perfection de ses phrasés, mais n'a rien proposé sur le texte lui-même. Bref, chanté, certes, mais pas dit, ce qui est dommage, surtout avec un tel instrument.
Puis deux pièces de Jonathan Harvey était offertes. La première par les haut-parleurs, puisqu'il s'agissait de Mythic Figures, réalisée à l'Ircam et créée dans le cadre d'Agora il y a deux ans, pour le ballet Utopie de Michèle Anne de Mey aux Bouffes du Nord. On y retrouve des éléments d'une autre pièce, plus ancienne, pour bande, Mortuos plango, vivos voco, mais aussi d'œuvres pour violoncelle solo, ou du cycle mélodique au programme de ce soir. On prend toujours un plaisir vif à entendre une telle œuvre dans les excellentes conditions rencontrées à l'Ircam, cela va sans dire.

Pour finir, c'est Song Offering que l'on retrouvait dans une expressivité déconcertante et géniale grâce à la soprano Sophie Grimmer très proche du texte qu'elle semble faire sien ou inventer à chaque nouvelle proposition, avec de vrais choix interprétatifs. On se souvient, par exemple, d'une version plus effacée de Donatienne Michel Dansac à la Radio il y a cinq ans, qui ne nous avait guère enthousiasmé. Ce soir, on se sent concerné par le poème de Tagore, on perçoit une vraie intimité avec eux. TM+ suit pas à pas les choix de la soprano, son chef se montrant très attentif à ses évolutions,
avec beaucoup de soin et de précision.

Enfin, le soir même à 20h30, nous voyions Paysage sous surveillance que Georges Aperghis a composé à partir de Bilderschreibung de Müller. C'est la seconde fois qu'il aborde un texte de Heiner Müller, puisqu'il y a deux ans, nous avions vu Die Hamletmachine aux Bouffes du Nord pour Agora. Le texte en était alors proclamé dans une sorte d'oratorio austère et violent, en totale correspondance avec l'univers et l'écriture du dramaturge allemand. Ce soir, Aperghis développe une action, une sorte de lutte pour rien entre une femme et une homme extrapolant l'idée possible d'un meurtre éventuel et de la vision ou non d'une caméra de surveillance dont l'œil froid paraît opposé aux emportements qui les traversent dans leurs descriptions et reconstitutions, même si elle est la plupart du temps une action de verbe et de trituration du verbe, véhiculée par des corps qu'il déforme, zoome et tord à satiété par des jeux de projection, de lentilles,
de lumière, poursuivant un travail amorcé avec Machination ou Entre chien et loup. La musique, si tant est que l'on put séparer la scène du son dans
la démarche d'Aperghis, pose des jalons, ne dévoile rien de prime abord, évolue irrégulièrement, par sorte de crises successives, disparaissant, reparaissant, se déformant, de même que l'image sur l'écran propose
des rétrogradations ralenties.

Les musiciens de l'ensemble Ictus se prêtèrent avantageusement à l'exercice, servant consciencieusement l'esthétique particulière d'Aperghis.
On se sera souvenu parfois des Guetteurs de son, un autre spectacle inter-rogatif du compositeur, il y a quelques années. les acteurs de cette inves-tigation d'un drame objectivé étaient Johanne Saunier et Jos Houven.
Sans doute avance-t-on pas à pas vers une nouvelle étape de la quête d'Aperghis qui peut-être atteindra un seuil avec la prochaine Tempête annoncée à Nancy pour 2005.

Bertrand Bolognesi