Chroniques

par michèle tosi

récital Jonas Vitaud
œuvres de Piotr Tchaïkovski

Festival International de Piano de La Roque d'Anthéron / Temple, Lourmarin
- 4 août 2016
Au festival de La Roque d'Anthéron, Jonas Vitaud joue Tchaïkovski
© gilles-marie baldocchi

Luxe que bien peu d’événements peuvent offrir à leurs artistes, le Festival International de Piano de La Roque d'Anthéron invite chaque matin les interprètes à venir essayer et choisir un piano pour leur concert du soir. Pour son récital à Lourmarin, Jonas Vitaud a opté pour un magnifique Blüthner dont il dit aimer l’ampleur et la profondeur du son. À son programme, le pianiste a mis la musique de Tchaïkovski qu’il vient d’enregistrer chez Mirare. On connaît encore assez mal l’œuvre pour piano du grand symphoniste russe que Brigitte Engerer (à qui l’enregistrement est dédié) fit découvrir à Jonas Vitaud durant ses études au CNSMD de Paris.

Thème original et variations, une partition extraite des Six pièces Op.19, introduit le récital, nous mettant à l’écoute d’un piano intimiste qui se souvient de Schumann. Mais le thème et son contour modal, d’un charme infini sous ces doigts, sont délibérément russes. Aussi courtes que délicatement ciselées les douze variations s’enchaînent en un flux extrêmement libre qui préfigure l’aspect kaléidoscopique des Saisons, la seconde œuvre à l’affiche.

Ce cycle d’envergure (1875-76) est une sorte de journal intime du compositeur, courant sur les douze mois de l’année et prétexte à autant d’évocations ou tableautins projetés dans des éclairages « de saison ». Si les titres, Au coin du feu et Carnaval (janvier et février), sont un hommage sans fard au poète du piano que fut Schumann, le tracé mélodique et ses répétitions délectables fondent l’écriture du maître russe dont Vitaud sert tout à fois l’esprit et la lettre. Chant de l’alouette (mars) instaure un jeu entre les deux mains, sorte d’écho baigné de nostalgie qui tisse le contrepoint tchaïkovskien. Après le doux balancement des Nuits blanches (mai), la Barcarolle déploie ses belles rosalies et fait intervenir in fine une main gauche en dialogue, comme une ombre portée. Le musicien ensoleille son clavier dans Chant du faucheur (juillet) où la danse (autre ressort pour Tchaïkovski) affleure avec ses solides appuis rythmiques. D’une virtuosité toute schumannienne encore, Les moissons (août) mobilisent sa digitalité brillante dont ravissent l’égalité du toucher et la souplesse du geste.

« Comme un cor » aurait dit Debussy dans La chasse (septembre) aux sonorités particulièrement cuivrées. À l’instar de Chopin qu’il admirait, Tchaïkovski est un mélodiste né qu’à son tour admirera Stravinsky. En témoigne Chant d’automne (octobre), tout entier conduit par un dialogue raffiné à deux voix qui parfois s’enlacent en canon. Dans Troïka, le compositeur puise aux sources du chant populaire, robuste et solaire dans cette interprétation inspirée qui fait voir l’attelage sous les glaces de l’hiver. Noël et sa ligne mélodique élégamment ornementée referme le cycle aussi sereinement qu’il a commencé.

Berceuse, avec laquelle Jonas Vitaud termine son récital, est une des perles de l’opus 78. Y flotte une odeur de mort que le chant de la main droite ne parvient pas à dissiper. C’est un simple balancement de deux notes à distance de demi-ton perturbant la tonalité et que le pianiste fait sonner tel un glas, obsédant comme celui duGibet de Ravel, triste comme la Gondole du dernier Liszt. Donné en bis, le Nocturne en do # mineur Op.19 laisse apprécier la plénitude du son et l’aura poétique d’une phrase admirablement chantée.

MT