Chroniques

par bertrand bolognesi

journées Kaija Saariaho

ProQuartet / Château de Fontainebleau
- 14 et 15 mai 2005
la compositrice Kaija Saariaho au Château de Fontainebleau
© bernard heyberger

Comme chaque année, le printemps francilien voit fleurir les ProQuartet au château de Fontainebleau, un festival qui propose de nombreux concerts durant six semaines, investissant principalement le prestigieux monument mais aussi les villages alentour avec Les promenades musicales en Seine-et-Marne qui exploreront, jusqu'au 19 juin, les quatuors de Haydn tout en faisant approcher quelques pages de Bartók, Britten, Chostakovitch, Hindemith et Schnittke. Autre mission que se donne Georges Zeisel qui dirige ProQuartet : amener la musique d'aujourd'hui à son public. Ainsi Fontainebleau se plonge-t-il dans l'univers de Kaija Saariaho pour deux journées exceptionnelles.

Premier acte : samedi, à l'heure du thé, dans la Salle des Colonnes où un écran a été tendu, écran devant lequel les instrumentistes viendront jouer tandis qu'il montrera l'extension visuelle que Jean-Baptiste Barrière a imaginée. Les pièces présentées sont spatialisées : ainsi, de même que le matériau sonore capté en live est travaillé par la machine, l'image des musiciens, prise simultanément, sera traitée par un programme informatique. La dimension visuelle de ce concert-atelier provient donc directement de la matière musicale. La nouvelle version de Changing Light pour soprano et violoncelle (2002) est donnée devant un paysage ouvert qui en souligne le lyrisme. Pour From the Grammar of Dreams pour soprano et électronique (1988-2002), la toile joue avec des effets de miroir, la voix regardant parfois son double supposé, celui du rêve, dans l'incertitude d'un foisonnement-cadre où l'entité de la chanteuse est posée comme dans une fenêtre. L'incarnation même de la voix est alors mise en jeu. De vertigineux hasards de lumières, dont on ne sait plus s'ils sont miroitements d'une vague ou ombre projetée d'un feuillage dans la chaleur ondulante du soleil, viennent hybrider des formes chimériques, peut-être celles de rêves habités de créatures anthropomorphes… Les trois mouvements de Près pour violoncelle et électronique (1992), puis Lonh pour soprano et électronique (1996) sont accompagnés de propositions plus simplement illustratives.

Pour la plupart, les interprètes entendus lors de cet atelier fréquentent l'œuvre de la compositrice finlandaise depuis longtemps et la défendent avec passion. Aussi les retrouve-t-on tout au long de ces journées. Pour violoncelle, Kaija Saariaho a écrit quatre pièces et un concerto, partant qu'un second est en préparation. Toutes ces pages ont été inspirées par et conçues pour Anssi Karttunen dont on peut apprécier l'engagement total pendant ces trois concerts. Investi dans la plainte de Changing Light, il décline magnifiquement les contrastes de Près. Dimanche, il jouait Sept papillons (2000) en solo.

Autre instrument important pour l'auteure : la flûte, à laquelle elle a également consacré un concerto, L'Aile du songe, il y a quatre ans. Mario Caroli joue fréquemment Saariaho dont il n'hésite pas à faire étudier les œuvres à ses élèves du CNR de Strasbourg. Il offrait samedi soir une interprétation bouleversante de Laconisme de l'aile, une pièce de 1982 s'ouvrant par la parole qui peu à peu investit de son souffle l'instrument qui lui-même devient oiseau, dans un processus d'une expressivité déroutante.

Le soprano Valérie Gabail, qu'on a plus l'habitude d'apprécier dans le répertoire baroque, chantait Changing Light, From the Grammar of Dreams et Lonh, comme nous l'avons vu précédemment, mais aussi les Quatre instants (2002) écrits pour Karita Mattila, un cycle conséquent (environ vingt-cinq minutes) que la jeune chanteuse sert d'une musicalité attentive non dépourvue d'un certain sens dramatique. Elle était secondée par la pianiste finlandaise Tuija Hakkila qui s'exprimait également avec les autres instrumentistes de ce week-end, ce beau programme se complétant par Je sens un deuxième cœur pour alto, violoncelle et piano (2003) et Terrestre pour flûte, harpe, percussions et violoncelle (2002) dont c'étaient les premières auditions en France, et de Cendres pour flûte alto, violoncelle et piano (1998). Nous y entendions l'altiste Garth Knox, fort aguerri à ce répertoire, Héloïse Dautry à la harpe, et le percussionniste Florent Jodelet qui a d'ailleurs enregistré Six Japanese Gardens il y a quelques années (Montaigne).

BB