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Chroniques

par bertrand bolognesi

Chœur Doumka de l’Académie Nationale de Kiev

Musique en l’Île / Église Saint Louis, Paris
- 2 septembre 2003

En 1910, Sergeï Rachmaninov a trente sept ans. Il s’est installé dans la maison d’Ivanovka où il prend beaucoup de plaisir à s’occuper du jardin, des arbres, se spécialisant dans la culture des saules qui favorisent en lui une certaine rêverie. Il soigne ses chevaux. Les succès de sa tournée américaine lui ont apporté une relative aisance financière qui lui permet de faire l’acquisition d’une Lorelei (Mercedes) dans laquelle il se promène à la redécouverte de la campagne russe, du calme de son enfance, de paysages infinis qui lui apportent la sérénité et la concentration nécessaire au travail du soir : composer, et précisément chercher à composer une œuvre qui renoue avec les racines de la musique russe. L’idée n’est pas née d’hier ; en fait, Rachmaninov, à vingt ans déjà, suivaient les cours de Smolenski à l’Institut Synodal Moscovite, et songeait depuis 1897 à écrire une Liturgie de Saint Jean Chrysostome. La quiétude d’Ivanovka permit de cristalliser les éléments d’un projet jusqu’à le réaliser.

La liturgie orthodoxe connut plusieurs réformes à travers l’histoire religieuse russe. L’infiltration de la tradition par une mode italienne au XVIIIe siècle l’a peu à peu sclérosée dans une représentation surannée, vidée de son sens, illustrée par les dernières tentatives de musiciens officiels d’une affligeante médiocrité. On connaît le souci de « russification »de la musique dans la seconde moitié du XIXe siècle ; il touchera, bien sûr et avant tout, la musique sacrée. Alexandre Dargomijski et Mikhaïl Glinka se firent alors les chantres de la future réforme musicale religieuse. Cela n’alla pas sans résistance de la part de l’arrière-garde, et lorsque Piotr Tchaïkovski fit entendre sa Liturgie de St. Jean Chrysostome en 1878, l’autorité religieuse exprimait sans ménagement son désaccord. Ainsi va s’amorcer une lutte, une poignée de musiciens se mettant à écrire des œuvres religieuses qui ne répondent plus à des habitudes et règles qu’ils ne reconnaissent pas pour russes.

L’art officiel va son chemin, celui de l’inertie, tandis que Chesnokov, Smolenski et Katalski s’ingénient à étudier, analyser et comprendre l’histoire du chant russe, et à recréer ce qu’ils pensent qu’aurait du être son évolution si la mode italienne n’était venue l’entraver. Ainsi remontent-ils aux origines de la tradition russe, celle des premiers monastères ukrainiens ou celle des znameny, remettant la monodie au goût du jour. D’une certaine manière, on pourrait comparer ce mouvement à celui qui donnera naissance quelques années plus tard et plus au sud à l’ethnomusicologie, consistant à composer selon les procédés de musiques populaires sans en emprunter les thèmes (on retrouve ce trait chez Bartók ou Janáček). C’est ce que fera Rachmaninov qui écrivit sa Liturgie en suivant régulièrement les avis et conseils de Katalski, véritable maître en la matière.

Ce soir, le Chœur Doumka de l’Académie Nationale de Kiev livre une interprétation de grande qualité de cette Liturgie de Saint Jean Chrysostome de Rachmaninov. La formation a été fondée en 1919 et n’a jamais cessé de se produire depuis, traversant la tourmente de l’histoire russe et nous arrivant aujourd’hui forte d’une expérience et d’un savoir des plus estimables. La vie d’un chœur, sa personnalité sonore, ont besoin de temps pour se construire. C’est une question que posent depuis quelques années des artistes français soucieux de remédier à un manque évident dans notre pays. Songeons, par exemple, à la création ce printemps de la Biennale d’Art Vocal par Laurence Equilbey à la Cité de la musique qui permit d’évaluer la distance effrayante qui nous sépare du savoir accumulé par les Suédois ou les Anglais, pour ne citer que ceux-ci [lire notre chronique du 6 juin 2003]. Ici, le dosage parfait des équilibres, le soin apporté à chaque couleur, relèvent de l’enchantement ! Est donnée une Liturgie délicatement nuancée, parfois jubilatoire, parfois grave ou méditative, toujours spirituelle. Le mot pourra paraître maladroit : cependant, il n’est pas systématique qu’une œuvre religieuse soit donnée avec autant d’art que d’inspiration, loin s’en faut. Le public communie en une écoute concentrée et recueillie, réservant un triomphe au Chœur Doumka à son chef Evgueni Savtchouk.

BB