Chroniques

par laurent bergnach

Аэлита | Aelita
film de Yakov Protazanov – musique de Dmitri Kourliandski

Cité de la Musique, Paris
- 8 octobre 2010
Aelita, film de Yakov Protazanov (1924) et musique de Dmitri Kourliandski (2010)
© dr

Après s’être inspiré de Pouchkine (La Dame de pique, 1916), puis de Tolstoï (Le Père Serge, 1917), le pionnier du cinéma Yakov Protazanov s’intéresse à un roman d’Alexis Tolstoï – un aristocrate, parent éloigné du précédent, qui deviendrait stalinien sous le nom de Comte rouge. À l’époque de la publication (1923), la NEP (Nouvelle Politique Economique), annoncée par Lénine quelques mois plus tôt, voit disparaître entraves et famines engendrées par le communisme de guerre. L’État reste propriétaire de la terre et des moyens de production, contrôle les banques et le commerce extérieur, mais restaure en partie l’économie de marché – souvent avec l’aide de capitaux européens, voire Nord-Américains. Cette mesure profite largement au monde paysan et aux petites entreprises, avec pour conséquences un chômage résorbé et une production industrielle dont les résultats rendrait envieux les voisins occidentaux. En décrétant la fin de la NEP en janvier 1930, Staline affiche un retour aux valeurs d’origine et la guerre totale contre tout capitalisme.

Il est loin le temps du Voyage dans la Lune de Méliès (1902), à la féerie destinée aux curieux des fêtes foraines ! Quand Aelita (Аэлита) sort sur les écrans en 1924, annonciateur du Metropolis (1927) engendré sous Weimar, le cinéma est devenu une industrie avide de séduire le spectateur et de concurrencer les productions étrangères – ici, grâce à un budget fabuleux et au peintre Alexandra Exter qui offrent un palais d'avant-garde à notre reine de Mars au pouvoir symbolique. Au final, cette promesse d’exotisme interplanétaire, ce drame de la jalousie amoureuse sont des prétextes à peindre le quotidien des Moscovites en proie à la survie dans un pays instable : quand arrive le fameux message de l’espace qui lance l’intrigue, fin 1921, l’épouse de l’ingénieur Loss accueille les rescapés d’une guerre civile encore vivace, tandis que d’autres s’enrichissent au marché noir et fréquentent des soirées clandestines. La réalité est là ; le reste n’est que songe.

Évoquant le projet musical de Dmitri Kourliandski (né en 1976), Pierre Roullier le relie à deux mouvements phares de la modernité que sont la musique bruitiste des futuristes et le suprématisme de Malevitch. Pour sa part, l’intéressé avoue défendre une « musique objective », et précise dans un récent recueil d’entretiens : « L’essence de mon approche du son, c’est que le son en tant que tel ne m’intéresse pas ; ce sont les conditions de l’apparition de la sonorité qui m’intéressent […] » [lire notre critique de l’ouvrage]. Sa création mondiale pour sept interprètes de l’Ensemble 2e2m – plus un chef, à l’occasion – réserve des moments surprenants et délicieux : aux côtés d’un harmonica qui double un accordéon et d’un chien-violon, on y croise verres, grelots, tuyaux, canettes, jouets mécaniques, froissements de papier et pailles plongées dans un liquide. Hormis le métal accompagnant la foule des rues ou le Conseil des Aînés, un assaut de cordes durant la fouille policière et une Marche nuptiale tonitruante autant que décalée, la musique s’avère distanciée et intimiste.

Un mot sur le public, pour finir. Quand ils n’en sont pas à évoquer, pierre après pierre, la construction de la future Philharmonie, certains éditorialistes radotent leurs malédictions contre les tousseurs. C’est ainsi ; d’aucuns se croient dans leur salon, se raclent la gorge, consultent leur portable et ronflent même, si le ventre l’emporte sur l’esprit – pour être juste, deux ou trois critiques renommés se réveillent d’ordinaire au son des applaudissements. Ce soir, nous découvrons un public qui rit à contretemps, comme s’il avait gagné sa place à une tombola du Figaro. Trop snob pour se réjouir des passages burlesques, il préfère ricaner à la vue de prolétaires martiens cryogénisés – raides comme les cadavres des charniers à venir – ou encore de la ferveur des héros à se retrousser les manches. Pourtant, la France n’a-t-elle pas gravé Travail, Famille, Patrie sur sa monnaie ? Cru qu’Ensemble tout est possible ? On y réfléchira à la reprise de cette production captivante aux Festival Extension et Festival des Arcs, courant 2011.

LB