Chroniques

par nicolas munck

Édouard Lalo | La jacquerie, opéra en quatre actes
Orchestre Philharmonique de Radio France, Patrick Davin

Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon / Corum
- 24 juillet 2015
à Montpellier, résurrection par Patrick Davin de La jacquerie, opéra de Lalo
© marc ginot

Conformément à sa tradition de donner à entendre des raretés du répertoire opératique, le Festival de Radio France Montpellier Languedoc-Roussillon ouvre cette année sa programmation anniversaire à une version de concert de La jacquerie d’Édouard Lalo (1895), écrit sur un livret d’Édouard Blau et Simone Arnaud – coproduction avec le Palazzetto Bru Zane (Centre de Musique romantique française, Venise) et l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Complètement tombée dans l’oubli après sa création à Monte-Carlo en 1895 et sa reprise, la même année, à l’Opéra Comique (Paris), cette partition, troussée en quatre actes d’une vingtaine de minutes, doit essentiellement son existence au compositeur Arthur Coquard – illustre inconnu qui fut élève de César Franck au conservatoire de Paris – chargé par la famille Lalo d’achever le travail après la disparition brutale du compositeur de la Symphonie espagnole, le 22 avril 1892.

En réalité, et si l’on s’en tient aux indications données par le score d’orchestre (source IMSLP), Lalo n’est l’auteur que d’une infime partie de l’ouvrage puisque sa contribution ne représente qu’une partie du premier acte. Arthur Coquard ne bénéficie, ensuite, que de pâles esquisses, pistes d’orchestration, de quelques supports thématiques et du corpus antérieur de Lalo. Si l’on aurait pu craindre, par ce travail à quatre mains et en différé, une perte de cohérence compositionnelle et stylistique, il n’en est rien et l’ensemble musical tient pertinemment, grâce à une conception, aussi particulière que dense, de l’action dramatique. Bien sûr, Coquard connaissait les ouvrages lyriques d’Édouard Lalo – notamment Le roi dYs [lire nos chroniques du 9 octobre 2007 et du 10 mai 2014] – et il semble évident que cette idée d’unité stylistique ait été au cœur de son travail de prolongement. Entamé en 1889 et largement inspiré des Scènes féodales de Prosper Mérimée (1828), le livret doit sa paternité au librettiste et auteur dramatique Édouard Blau, connu notamment pour ses livrets du Cid et de Werther de Jules Massenet, mais encore du Roi d’Ys, et à son amie Simone Arnaud qui se charge de la mise en forme textuelle du dernier acte de cette aventure assurément collective.

Un rapide point sur l’intrigue, doublement amoureuse, qui se joue sur fond de Grande Jacquerie, soulèvement paysan de 1358 survenu en pleine crise sociale, militaire et politique de la Guerre de cent ans. L’action se déroule à proximité de Beauvais, plus précisément dans le petit village de Saint-Leu-de-Cérent. Le comte de Sainte-Croix (Jean-Sébastien Bou), seigneur local, doit marier sa fille Blanche (Véronique Gens) et entend bien que ses serfs se chargent de la dot. La révolte se fait imminente et Robert, qui clame un droit à la justice et à la liberté plutôt qu’une sanglante vengeance, prend rapidement la tête du groupe d’insurgés, dans lequel se trouve le belliqueux bûcheron Guillaume (Charles Castranovo), malgré les supplications de sa mère Jeanne (Nora Gubish). Souhaitant faire état de leurs revendications, les Jacques, conduits par Robert, se rendent au château du comte où la situation dégénère rapidement face à la suffisance et au mépris du maître des lieux. Blanche, qui se retrouve en plein cœur de ce conflit armé, est sauvée, in extremis par Robert qui reconnaît la jeune fille qui lui avait sauvé la vie plus tôt à Paris. Aux yeux des siens, il passe pour un traître acquis à la cause de la seigneurie et, dans la déroute, Blanche est persuadé qu’il est le meurtrier de son père. Robert parvient à la convaincre du contraire. Dans la scène finale, et malgré l’anéantissement seigneurial de la courte insurrection, Guillaume surgit, bien décidé à se débarrasser du renégat. Pensant qu’elle va mourir, Blanche avoue son réciproque amour à Robert. Les seigneurs arrivent à temps pour la sauver, mais Robert est poignardé par la main vengeresse de Guillaume. Rideau.

Si cette conduite dramatique semble donner une place prépondérante à l’amour impossible, qui ne semble pouvoir s’exprimer que dans la mort au quatrième acte, partition et livret mettent également en lumière, avec beaucoup de justesse, la relation fusionnelle, quasiment amoureuse, entre une mère (Jeanne) et son fils. La fin du deuxième acte comporte notamment un formidable duo d’amour filial que relaie un Stabat Mater entonné par la masse chorale. Il est temps de dire, justement, quelques mots sur ce chœur. Très utilisé dans La jacquerie afin de mettre en notes l’effervescence de la montée d’une révolte et de créer des effets de foules, il est un acteur plus que privilégié et un formidable moteur dramatique des deux premiers actes, avant de perdre progressivement de l’importance dans le troisième et le quatrième. Cette reprise en version de concert bénéficie de l’excellence du Chœur de Radio France, préparé par Michel Tranchant. Sa sonorité, sa justesse, sa précision de diction et de mise en place et sa densité donnent beaucoup de relief au contenu dramatique. Plus qu’un commentateur, il fait véritablement office de personnage à part entière.

En réalité, il faut avouer que la première surprise de cette redécouverte vient de la qualité du contenu musical. Bien que parfois grandiloquente et tombant, ponctuellement, dans quelques travers surexpressifs, cette musique capte l’oreille qui se laisse rapidement séduire par la grande maîtrise d’une écriture orchestrale usant de toutes les ressources à sa disposition (soli de petite harmonie, habiles doublures des voix par des cuivres graves, effets de tutti saisissant en contrepoint du chœur, musiques de scène, etc.). Seul l’interlude orchestral du début de l’Acte III, sensé transcrire les échos d’une fête au château, frise légèrement le kitch : légers accents d’une musique paysanne sur fond de doublures, quasi systématiques, piccolo et célesta. Placé sous la direction limpide et énergique de Patrick Davin, l’Orchestre Philharmonique de Radio France y est sûrement pour beaucoup en offrant une prestation irréprochable, tant sur le plan technique que musical.

Pour couronner le tout, cette coproduction s’offre le luxe d’une distribution vocale de très grande tenue. Si Véronique Gens, malgré le format de concert, campe une Blanche de Sainte-Croix à la sobriété expressive superbe, le climax de l’émotion vocale semble tendre vers Nora Gubish, absolument remarquable dans un rôle de mère plein d’humanité. La charge émotionnelle du rôle prend toute sa mesure à la fin du II (duo amoureux mère/fils) dans lequel elle transcrit de manière absolument convaincante le passage entre farouche colère (« Toi, leur chef ? Non jamais […] Ta mère le défend ! ») et résignation face à la tragique destiné de son fils (« O mon enfant pour le salut de tous, fais ton devoir et prions à genou »). Le court Stabat Mater qui vient conclure la scène est sublime. Au début du IV, un autre duo (Blanche/Jeanne) constitue un temps dramatique fort de la partition. L’une croit son fils mort dans l’affrontement au château, l’autre pleure la disparition de son père. D’abord opposées, dans un désespoir pourtant proche, les deux voix s’unissent en une judicieuse écriture en duo (« Assistez-les dans l’agonie […] Faites leurs âmes encore bénies ») admirablement servie par les voix de Véronique Gens et Nora Gubish. Le reste de la distribution est également très solide et la prestation de Charles Castronovo (Robert) est incontestablement à saluer, tant le rôle est dense et exposé.

Cette soirée marque la découverte d’un ouvrage intéressant à plus d’un titre et défendu avec ardeur par d’excellents interprètes. Pourrons-nous le voir un jour porté à la scène ?

NM